Le définancement de la police et la brutalité policière au Québec

Par Danny Al-Mashhoor et Maria Mallouche

George Floyd, Eric Garner, Fredy Villanueva, Mamadi Fara Camara ; ce ne sont que quelques-uns des noms de personnes ayant été victimes de profilage raciale et de brutalité policière ayant conduit, pour certains, à une mort atroce et subite. Malheureusement, la liste reste encore longue…  

En réaction à ces événements teint d’une infime injustice et d’une profonde atteinte à l’intégrité est né un mouvement voulant la cessation de tels comportements fort violents, soit le courant portant le titre originel « Defund the police ». Ce définancement de la police qui a été médiatisé et proposé au Québec constitue une solution qui en attire plus d’un. Il s’agirait d’une relocalisation du budget attribué à l’encadrement policier vers un encadrement social et communautaire : le but de cette approche étant de prévenir pour mieux guérir.   

Avec l’avènement du mouvement Black Lives Matter dont l’épicentre part des États-Unis avec le meurtre de Georges Floyd, l’enjeu des violences policières, commises particulièrement sur des individus racisés, fait la une des médias jusqu’à aujourd’hui. Une conscience collective est tangible et le combat se ressent à travers le monde entier. Même au Québec, des événements similaires se reproduisent. Comment est-ce possible? Nous allons tenter de le démystifier. Nous nous intéresserons particulièrement au cas de Pacifique qui sera au fondement de la solution proposée.  

Une nuit loin d’être « Pacifique » 

Pendant la nuit du 27 octobre dernier, dans la ville de Québec, la vie de Pacifique Niyokwizera bascule à tout jamais. Alors qu’il sort d’un bar à Québec avec ses amis, le jeune homme de 18 ans ne se doute pas une seconde qu’il finira menotter au sol et rouer de coups de poing par un policier supposé de protéger et de servir la population québécoise. Effectivement, en rétorquant aux policiers qui supervisaient la sortie des individus du pub, Pacifique ressent tout de suite une tension palpable. Par précaution, il décide de sortir son téléphone en remarquant un policier qui argumente à voix haute avec un autre jeune. Alors, un des agents semble dérangé par l’appareil et lui demande de le suivre pour qu’ils « aillent parler ». Quelques secondes plus tard, le jeune homme en question se retrouve alors écrasé au sol et battu par plusieurs agents en même temps. « Je n’arrivais plus à respirer », c’est ce que la victime de brutalité policière rajoutera quelques jours plus tard pour qualifier son vécu infernal. Alors qu’il est complètement immobilisé, un de ses « agresseurs » en profite pour rajouter son grain de sel et lui recouvre gentiment le visage de neige.  

Pacifique Niyokwizera avec un oeil enflé, quelques jours après l’accident

À aucun moment, la « gang » d’amis de Pacifique n’aurait cru que l’escalade de violence se ferait aussi rapidement; ils attendaient simplement leur lift.  Les « gardiens de la paix » relâcheront leur proie quelques minutes plus tard, sans manteau, sans cellulaire, sans argent… Pacifique est aujourd’hui traumatisé de cette soirée qui s’est avérée être une descente aux enfers et en gardera des séquelles physiques et psychologiques encore longtemps.  

Heureusement, une vidéo de la scène a été capturée et partagée sur tous les médias possibles. Réactions? Des citoyens outrés et un chef du SPVQ perplexe, le tout accompagné d’un maire inquiet des dérives qui ont lieu dans sa ville.  

Des manifestants se regroupent à Québec pour dénoncer la brutalité policière

Environnement socio-économique et mirco-criminalité 

On le sait, ce n’est plus un secret : certains individus ou groupes d’individus sont plus prompts à ce faire interpeler lors d’interventions policières. Si l’on avait à établir le profil parfait de la victime de brutalité des forces de l’ordre, voici les caractéristiques que nous mettrions de l’avant : 

  • Une personne racisée provenant de groupes ethniques et de minorités religieuses; 
  • Un jeune homme, particulièrement celui âgé de 15 à 24 ans; 
  • Une personne issue d’un endroit paupérisé (hébergement à loyer modique, quartier démuni); 
  • Une personne n’ayant pas eu accès à une éducation supérieure ; 
  • Une personne issue d’une famille avec une mère monoparentale; 
  • Une personne qui entretient des relations avec des parents violents. 

Ces critères représentent aussi des facteurs socio-économiques qui ont pour effet de créer un environnement propice à la micro-criminalité. Ce sont des personnes qui auront recours à des actions telles que le vol à l’étalage ou l’exécution d’actes de vandalisme tels que des graffitis et qui composeront un réel trouble à la paix en ayant des comportements indécents. De tels actes appropriatifs visent à palier un profond besoin financier. Il est pertinent de mentionner que l’entièreté des éléments énumérés ci-haut sont des exemples et ne dépeignent pas exhaustivement toute la réalité. En revanche, il en découle souvent des actions policières exagérées et disproportionnelles comme ce qui est arrivé à Pacifique.  

Une solution souvent proposée résiderait peut-être dans le définancement de la police qui suggère implicitement une relocalisation de l’argent dans des services sociaux et communautaires. Cela se manifesterait par un moindre financement pour la police et pour plus de budget pour la prévention traditionnelle qui sera détaillée ci-bas.  

Opinion personnelle 

Notre opinion personnelle s’apparente à une théorie utilitariste ou conséquentialiste de la philosophie. En s’inspirant du texte, De la liberté de John Stuart Mill, on comprend que chaque individu, dans ses affaires personnelles, a ce qu’il nomme la « spontanéité individuelle » qui permet des libertés individuelles. Nous avons beau conseiller et guider le citoyen vers ce que nous croyons être juste, au final, l’individu prend ses propres décisions et en demeure le juge suprême : personne ne peut l’en interdire, car il en assumera les conséquences. En revanche, il est possible d’intervenir « dès que la conduite d’une personne devient préjudiciable aux intérêts d’autrui ». C’est à ce moment que l’État a pour fonction d’intervenir : c’est son rôle premier d’assurer la sécurité de sa population. Ainsi, nous croyons que le rôle de la police reste essentiel et primordial pour qu’un calme et un ordre règnent.  

Sachant cela, la réelle question qui se pose reste la même : comment est-ce que cet ordre social s’articule-t-il? Le définancement de la police n’est pas une mauvaise option, mais nous la voulons particulière. Une relocalisation qui ne contribuerait pas uniquement aux services sociaux, mais également à l’amélioration de la formation sociale des forces policières. De ce fait, la prévention du crime et l’intervention de l’État sont deux concepts discutables pour une réforme à l’image du jour. 

Prévention du crime  

Prévenir. Un mot. Un verbe. Une idée fort abstraite qui peut se transformer en actions concrètes lorsque la prévention est prise et appliquée à un contexte de micro-criminalité. Les moyens à adopter pour procéder à une prévention du crime ne font pas l’unanimité. En effet, il y a deux grandes approches qui font volte-face. En premier lieu, il y a celle qui porte le nom d’approche traditionnelle.  Cette option préconise une compréhension sociale du geste criminel en misant sur les facteurs sociaux pouvant amener un individu à basculer dans la criminalité. Notamment, il y a présence de la théorie de la structuration sociale qui établit que la classe sociale de laquelle provient un individu l’habilite à avoir un comportement criminel. Donc, selon cette approche, la prévention s’articule grandement et promptement sur la réinsertion sociale des personnes qui réalisent des crimes en adoptant des mesures proactives qui ont pour but ultime d’améliorer leur sort en non de les traduire en justice. Des exemples concrets seraient la mise en place des centres jeunesses ou encore la promotion du mode de vie sain et paisible par un travailleur social dans les écoles pour apprendre des techniques de gestion de conflits. Il existe également des cours d’autodéfense, des activités parascolaires après l’école pour que les jeunes puissent s’y défouler et évacuer leurs trop-pleins d’émotions pour éviter le pire.  

Un centre jeunesse à Laval

A contrario, le modèle de l’approche économique a pour effet de mettre de côté les arguments et les explications sociales en misant et en isolant l’individu de son contexte social. Selon cette approche, la prévention du crime doit se faire par l’intermédiaire de la dissuasion. Cette vision promeut la diminution des opportunités pour un criminel rationnel de commettre un crime, et ce, en finançant davantage le système policier, judicaire et carcéral. À titre d’exemple, pour augmenter le sentiment de sécurité dans une société, l’analyse économique préconisera une augmentation des effectifs policiers.  

Rassemblement policier

Mais en réalité, l’approche économique, change-t-elle substantiellement quelque chose? À notre avis, la réponse est négative. Cette vision est fort coercitive et aura pour conséquences d’entraîner une augmentation des violences commises à l’égard des minorités ethniques. 

Dans le cas de la micro-criminalité, à notre avis, l’analyse dite traditionnelle doit être mise de l’avant afin d’édicter à l’État québécois les actions à entreprendre pour une prévention à la source. De ce fait, une approche policière dite « en amont » permet de prévenir plusieurs crises avant qu’elles n’éclatent. Ainsi, voici une proposition que nous pourrions mettre en place : la formation sociale de policiers inspirée des actions réalisées avec le leadership du chef du Service de la Police de l’Agglomération de Longueuil, Fady Dagher.  

En premier lieu, en 2019, Longueuil s’est vu témoin de la formation « Immersion », soit la rétraction de 30 policiers de la patrouille dans le but de les laisser passer « leurs journées dans la communauté », et ce, sans armes et sans uniformes. À notre sens, une telle initiative a pour effet de contribuer à un apaisement des tensions qui pourraient avoir lieu entre les citoyens et le corps policier tout en augmentant l’harmonie et la cohésion sociale.  

Fady Dagher, chef du Service de Police de l’Agglomération de Longeuil

En deuxième lieu, le SPAL mettra en place un nouveau projet qui aura pour effet de moderniser et de réviser le mode de fonctionnement de la police. Il porte le nom : RESO (Réseau d’Entraide Sociale et Organisationnelle). En effet, 17 policiers du SPAL vivront une immersion permanente au sien de la population de l’agglomération de Longueuil. Le but est de prévenir la criminalité avant la rentrée des appels d’urgence au 911. Le début du projet était prévu pour le 8 décembre dernier. Le budget qui sera alloué pour l’opérationnaliser est 7,2 millions de dollars dont 3,6 millions de dollars venant du provincial.  

Le directeur du SPAL, Fady Dagher, est fermement convaincu qu’une telle manière d’agir aura pour effet dans un premier temps de diminuer la rentrée des appels d’urgence et de rapprocher les policiers de la population dans un deuxième temps.  

Additionnement, la discrimination positive dans le cadre de la police reste une autre solution qui se propose et qui est actuellement mise en place par le SPVQ. Cet accès à l’emploi a été mis en place à l’aide d’un programme pour recruter des policiers issus des minorités visibles. De ce fait, le processus d’embauche de trois candidats a été annoncé le 9 décembre. 

Denis Turcotte, chef du SPVQ

Le SPVQ tient aussi à : 

  • Embaucher un expert en emploi de la force de l’École nationale de police pour participer à ses enquêtes internes; 
  • Revoir le mandat, la composition et les pratiques de l’unité GRIPP, une « escouade, qui patrouille dans les bars et les restaurants, est au cœur de plusieurs interventions contestées. »

D’autres initiatives comme la création d’un cours de sociologie s’articulant sur le profilage racial et le traitement différencié pourrait être requis à l’École nationale de police pour graduer. Aussi, l’implantation de stages obligatoires dans des centres multiculturels dans le but d’initier les policiers nouvellement formés à la réalité immigrante demeure une idée plausible.  

Intervention de l’État  

L’histoire de Pacifique ou de George Floyd nous le prouve : à chaque fois, les individus victimes de cette répression policière sont arrêtés pour causalités peu pesantes. De ce fait, la micro-criminalité se caractérise par le biais d’actions criminelles perpétrées d’une manière individuelle et non pas de manière structurée et organisée. À titre d’exemple, on dénombre des vols à l’étalage, de la grossière indécence, des troubles à la paix.  

Pacifique s’est probablement fait approcher par les policiers à la sortie du bar avec ses amis puisqu’ils étaient « trop bruyants » ou « trop excessifs ». Est-ce que cela justifie l’excès de violence de la part du policier qui l’a mis au sol et tabassé ? Absolument pas. Dans le cadre de notre travail, nous désirons établir un lien entre la micro-criminalité et la brutalité policière. À notre avis, des policiers peuvent être peu formés au contexte social du crime, peuvent penser que la solution pour diminuer la criminalité est de faire usage d’une violence excessive. Cette violence amène à un outrage public qui appelle à un définancement de la police.   

L’État lui-même peut intervenir de quatre manières, mais seulement une sera retenue : la décriminalisation par le biais de la réglementation est LA solution incontestable. Ainsi, le but n’est pas de banaliser la micro-criminalité, loin de là. Il s’agit plutôt de réglementer et d’accompagner les personnes qui sont prises en train de commettre ces actions. De ce fait, une surjuridiciarisation est évitée pour une délinquance qui arrive quotidiennement. En voici un exemple concret :  

Prenons l’exemple d’un vol à l’étalage d’une valeur moindre. En ne criminalisant pas cet acte de micro-criminalité, l’individu ne se voit pas judiciarisé. Il a, de cette manière, la chance de voyager, d’obtenir un emploi : il n’est pas condamné pour le reste de sa vie. Cette réglementation est en étroite collaboration avec une aide axée sur le côté social. Cet individu qui a volé, est-il en situation de précarité? Si oui, il est possible pour l’État de l’aider. La criminalisation aurait comme réflexe de demander une compensation, mais logiquement, comment est-il possible de faire payer à un individu un montant qu’il ne possède même pas? À l’inverse, la décriminalisation aide : que ce soit par des aides financières sociales ou des suivis psychologiques, il est possible de réellement faire la différence dans la vie de cet individu en lui redonnant une deuxième chance dans la vie et non en l’inculpant.  

Une lueur d’espoir 

Pour nous, les relations avec les autorités policières devraient être respectueuses et joviales, et ne devraient pas promulguer une tension et une peur qui règnent. Nous le ressentons, de plus en plus de nos pairs se mettent à filmer leurs interactions avec les policiers pour avoir une preuve au cas où le pire arriverait. Ainsi, nous en sommes convaincus, les approches mentionnées ci-haut représentent des solutions qui pourraient avoir un réel impact sur notre société et sur celle des générations avenir. En optant pour une décriminalisation et pour une approche traditionnelle, les chances qu’il nous arrive ce qui est arrivé à Pacifique sont inévitablement réduites.  

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